Interview: La Souris Qui Raconte dit tout sur le livre numérique jeunesse

Interview-La-Souris-qui-Raconte-IDBOOXFrançoise Prêtre est la fondatrice de La Souris Qui Raconte (LSQR),  maison d’édition purement numérique dédiée aux livres applications interactifs pour les enfants. Depuis plusieurs années, elle roule sa bosse dans le métier.
Aujourd’hui, à l’heure où le salon du Livre et de la Presse pour la jeunesse de Montreuil ouvre ses portes, elle accepte de faire avec nous un bilan de son activité, sans langue de bois : Chiffres, rapports avec Apple, complexité du métier, projets et expériences, la maman Souris se livre sans détour.

LSQR est une pionnière dans le domaine du livre application pour la jeunesse, quel bilan faites-vous de ces années de travail ?

Si vous le voulez bien, je voudrais rectifier la question. En effet, je n’ai pas commencé par le livre application, mais par le livre web, et c’est plus en cela que La Souris Qui Raconte est pionnière. Lorsque le site
www.lasourisquiraconte.com a ouvert en octobre 2010, nous référencions déjà 8 titres, 10 à la fin de l’année, lesquels sont produits en Flash®.

Avec l’arrivée des tablettes (de l’iPad notamment en mai 2010) nous avons étendu notre offre. Aujourd’hui nous avons 6 titres bilingues disponibles sur iPad et Android (tablettes uniquement) et un sur iPad/iPhone. Le bilan, puisque c’est la question, est mitigé et balance entre enthousiasme et découragement. En France, et ce n’est pas un scoop, le marché du livre numérique est compliqué. Je ne vais pas en énumérer ici toutes les raisons, mais lorsque vous êtes spécialisé en jeunesse, ça l’est plus encore… Et pour les 5-10 ans ça frôle le casse-tête ! Force est de constater que je n’ai pas choisi la formule la plus simple, et que mon parcours depuis 3 ans 1/2 (si j’inclus les mois de préparation) n’a pas été un long fleuve tranquille mais une véritable aventure construite comme telle, avec un héros, des rebondissements multiples, des valeurs (y’a même des gentils et des méchants !)…

 Thibaut au pays des livres Ebooks IDBOOX

Plus sérieusement, il a d’abord fallu se faire connaître, faire connaître la marque La Souris Qui Raconte (LSQR moins long, mais moins charmant aussi) ; développer des titres avec des exigences fortes ; développer des solutions puisque mes livres web sont en Flash®. Si j’en suis arrivée là aujourd’hui, c’est d’abord parce que je l’ai voulu. Mais à un moment, lorsque toutes les fondations sont en place, passer à l’étape suivante ne dépend plus d’un bon vouloir, il faut aussi pouvoir ! Ce marché compliqué et immature, demande des moyens financiers qu’une petite société n’a pas. Par contre, une petite société n’a pas les besoins d’une grosse ! L’un dans l’autre, j’ai pu avancer. J’ai aujourd’hui un catalogue, tant web qu’applications, une notoriété, une reconnaissance, des idées en pagaille… Mais le livre numérique ne paye pas… Pas encore… Pas tel qu’il existe ni tel qu’il vous est servi. Ce qui existe c’est un marché de « device » comme on les appelle. Ce sont les fabricants qui tirent leur épingle du jeu. Pour certains, ils cassent même la baraque ! 4 versions différentes d’iPad en 2 ans ½. En gros, une nouvelle version tous les 6 mois…

En proposant des prix ridiculement bas avec pour premier moteur de vente, les promos, lorsque ce n’est pas le gratuit, cela verrouille le marché dans des pratiques qui ne sont pas en adéquation avec une rentabilité. Si certains ont cru pouvoir faire fortune (comme ce fut –et est encore- le cas pour certains développeurs d’applis pour Smartphone), la chute est rude !

L ogresse souris qui raconte Ebooks IDBOOX

Vous publiez une appli par mois, comment faites-vous ? Et quelles sont vos prochaines parutions ?
Le mérite de cette prouesse revient plutôt à la société qui adapte nos titres édités pour le web! Si vous comparez l’un et l’autre, vous vous rendrez compte qu’il s’agit du même livre, « Conte du haut de mon crâne » web et tablette (iPad ou Android), c’est le même livre, à quelques détails près. Un petit scoop pour IDBoox, « Conte du haut de mon crâne » le plus enrichi des livres LSQR va sortir très prochainement en ePub fixed lay out. Une expérience de plus, qui me permettra peut-être de mieux comprendre les différences qui existent entre les deux marchés. Quel succès connaîtra ce titre dans une version épurée, où seuls textes, images et lecture prévalent ? A combien d’exemplaires se vendra-t-il ? Il faudra refaire une autre interview !

Pour en revenir aux applis, les livres dans leur première mouture, étant réalisés en Flash©, il a été finalement assez facile de les adapter, et beaucoup moins onéreux que de les créer ex nihilo. Les crédits renseignés sur les livres applications sont clairs là-dessus, il est fait mention de « Publication sur mobile ». Il ne s’agit pas de développement.

Pour ce qui est des prochaines parutions, « Toute la vérité sur le Père Noël » (iPad & Android), est notre petit dernier. Suivront encore trois titres adaptés et puis nous nous arrêterons un peu. Laisserons le temps au temps. Estimerons le potentiel de ces applications au regard des autres dans un même univers (la concurrence est très rude), et je serai curieuse de les comparer aux mêmes livres en format ePub.

Concernant vos ventes où en êtes-vous, quelles difficultés majeures rencontrez-vous ?
Les chiffres que je me propose de vous donner sont d’ordre général, je ne détaillerai pas titre par titre. Ce que je trouve très édifiant et que je vais partager avec vous est, par exemple, le ratio entre nombre de téléchargements et CA. Pour info, chaque titre LSQR propose un extrait gratuit, idem le site web. Depuis juin 2010, 16 091 téléchargements ont été générés (gratuits et payants confondus pour 6 titres) pour un CA global de 3 173€ ! Sur ce CA, Android comptabilise seulement 120,89€ ! Y’a encore un peu de boulot du côté d’Android !

Un autre point tout aussi édifiant, est le positionnement des uns et des autres dans le classement. A priori, le savant algorithme développé par Apple privilégie le nombre de téléchargements corrélés au prix de vente (et non l’inverse –j’en parlais déjà ici-). Je vais reprendre l’exemple de « Antiproblemus veut sauver la Terre », sortie l’été 2011 pour iPad et iPhone en Français uniquement. Ce livre application se maintient entre la 35e et la 80e place (grosso modo) depuis plus d’un an, alors que je réalise entre 15 et 25 téléchargements par MOIS !

Oui, oui… vous lisez bien ! Cette place, je la dois à une opération gratuite au cours de laquelle j’ai réalisé plus de 18 000 téléchargements ! Depuis, mon petit extraterrestre est quasi indélogeable, jamais loin de « Gaspard, le loup qui avait peur du loup » ! Certains éditeurs passent leurs titres en gratuit pendant une période plus ou moins longue. En les rebasculant en payant, cela leur assure une bonne position !

Vous l’aurez compris la difficulté majeure est la VI-SI-BI-LI-TE ! Le top 100 ! Être au-delà devient très compliqué pour émerger à nouveau. Cela demande une énorme énergie, humaine et financière ! Il faut des équipes dédiées à cela.

Quelle est la nature de vos rapports avec les équipes Apple et Google ? Comment ça se passe ?
J’ai été en contact à quelques reprises avec des personnes d’Apple (jamais avec Google). Toujours aimables et bienveillantes. Par contre, ils sont aussi bien briefés sur ce qu’ils doivent faire passer comme message à ceux qui les nourrissent !
Apple est un véritable mastodonte, dont chaque cellule travaille à la faire prospérer et s’épanouir. Cupertino décide de tout ! Le dernier exemple en date est le rendez-vous que j’ai obtenu avec la responsable éducation France. Pour elle, les applications que LSQR édite ne devraient pas se trouver sur l’AppStore mais sur l’iBookStore. Ce sont des livres. Ils n’utilisent pas particulièrement le potentiel de la tablette, à contrario de ce qu’elle me décrivait comme un must, à savoir Numberlys ! Elle m’a aussi beaucoup parlé d’iBooks Author, logiciel de mise en page réservé à l’iPad. Je le disais plus haut, ce business ne rapporte vraiment qu’à un seul acteur qui régente tout, jusqu’aux prix, changés en une nuit (sur l’AppStore) sans que nous (éditeurs) en soyons avertis préalablement.

Imaginons 5 mn… Demain (bon c’est un délire, mais faisons un peu preuve d’imagination), plus aucun contenu n’est soumis à la pomme parce que chacun aura compris que le ver qui s’y cache se nourrit d’eux et la rend impropre à la considération ! Un contenant sans contenu, la belle affaire ! Nous, éditeurs, sommes clients de la firme. Chacun reverse 30% de ses recettes et pourtant c’est nous, clients, qui subissons le despotisme de cette société qui n’a aucune considération pour ceux qui la font vivre ! Le monde à l’envers… et ça fonctionne !

Conte-du-haut-de-mon-crane-ebook-enfant-iPad-IDBOOX

Vous semblez découragée parfois et pourtant vous continuez, vous êtes-vous fixée une ligne à ne pas franchir ?
En effet, je suis découragée parfois… Je suis fière de La Souris Qui Raconte, de ce que j’ai construit, de toutes les personnes que j’ai fédérée autour de moi et qui m’ont fait confiance. Pour autant, à un moment je dois rendre des comptes, et j’aimerais qu’ils soient meilleurs qu’ils ne sont. Je lisais dernièrement un appel lancé par François Bon sur son Tiers Livre. Il y décrit parfaitement ce que je ressens. Il n’a jamais été langue de bois. Les livres qu’il édite valent d’être achetés pour être lus, comme ceux de La Souris Qui Raconte, dans un registre différent. Encore faut-il qu’ils soient achetés, à des prix, je le rappelle, largement inférieurs à ceux du livre papier !

La ligne à ne pas franchir va surtout dépendre de la progression que j’arriverai ou pas à générer sur mes ventes. Je parle ici des ventes aux collectivités, celles du grand-public viendront après… plus tard… dans quelques années !

Selon vous, comment les éditeurs traditionnels vous perçoivent-ils ?
Haha ! Joker !Comment puis-je répondre à une question comme celle-ci ? Il faudrait la leur poser à eux ! Bon, j’en ai rencontré quelques-uns et j’ai toujours été bien accueillie. Mais si des rapprochements se font entre éditeurs papier (l’édition indépendante devient rare), ils ne sont pas encore prêts avec les « Pure-Player ». Je dois serrer les fesses comme on dit, continuer d’avancer, développer mon catalogue, et qui sait peut-être dans 5 ans…

Quels sont vos objectifs à court terme ?
Tenir !
J’ai trois nouveaux livres web dans les tuyaux pour 2013, il y aura encore 3 livres-applications et des ePub.
Prendre du poids auprès des collectivités.
Aller voir d’un peu plus près ce qui se passe outre Atlantique.
Continuer de faire partie de l’actualité numérique !

Découvrez quelques livres numériques de La Souris Qui Raconte :
L’ogresse                                        L'ogresse - SARL La souris qui raconte

Thibault au pays des livres    
    Thibaut au pays des livres - SARL La souris qui raconte
Toute la vérité sur le père Noël  Toute la vérité sur le père noël - SARL La souris qui raconte
Conte du haut de mon crâne     Conte du haut de mon crâne - SARL La souris qui raconte

La Souris Qui Raconte vous donne rendez-vous au salon de Montreuil et en décembre au Labo BnF

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2 réflexions sur “Interview: La Souris Qui Raconte dit tout sur le livre numérique jeunesse”

  1. Elle est bien cette nana ;-) Pour iBooks Author faut pas s’emballer car Itunes France s’en fout complètement. Ils en font la promo quand Cupertino leur souffle dans les bronches et propose 8 titres, une misère. Il m’a fallu une semaine de harcèlement pour faire apparaître un titre 3 jours, après good bye iBooks Author et sa mise en avant. Ils préfèrent un bon prix littéraire, bien anastatique, sans optimisation aucune de l’Ipad. Foutage de gueule.

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