Livres-applications jeunesse : quand complémentarité rime avec interactivité

whisperies enfantsTribune libre à Odile Flament, directrice des éditions CotCotCot-apps – Déception, ou peut-être retour brutal à la réalité, lors du dernier MÏCE Numérique (Marché Interprofessionnel et International de la Création pour Enfants) du salon de littérature jeunesse de Montreuil : les éditeurs ont beaucoup parlé industrialisation du livre numérique (comprenez, création d’ePubs en volume, format souvent bien moins onéreux à produire mais commercialisé bien plus cher qu’un livre-application)  , modèles économiques, rentabilité… ; et, curieusement, très peu de création originale ou complémentarité entre le livre papier et le livre numérique.

C’est à croire qu’il n’existerait, comme le soutient Serge Tisseron, que deux cultures que tout oppose : la culture du livre d’un côté et la culture des écrans de l’autre… Quid du livre numérique ? Le livre numérique – de format ePub – se veut essentiellement homothétique ! Artéfact du livre papier, il rassure et ne s’oppose pas. A l’extrême, il est souvent de piètre qualité et n’offre guère de valeur ajoutée.

Grâce aux livres-applications, une troisième voie s’ouvre : l’interactivité soutient et même démultiplie les possibilités de médiation des enseignants et bibliothécaires, professionnels éclairés. Rêvons un peu avec quelques exemples :

 

Quand le livre papier se prolonge dans l’interactivité numérique…

Un Jeu d’Hervé Tullet (Bayard) et Fourmi d’Olivier Douzou (Rouergue / Opixido) sont devenues deux applications classiques. Leur atout ? La possibilité de poursuivre le plaisir éprouvé à la lecture des albums associés (Un Livre / Fourmi). Hervé Tullet et Olivier Douzou ont eu l’intelligence de ne pas nous imposer un énième livre homothétique mais bel et bien un objet ludique qui prolonge l’expérience du lecteur !

Olivier Douzou, rencontré à Montreuil, a d’abord pensé “le livre pour le livre”. L’application, elle, n’est venue compléter le livre que quelques mois plus tard. “Le livre amorce certains sons, un jeu de construction – déconstruction, une manière de raconter, de sauter à la séquence suivante. Il définit une profondeur, une durée, un rythme. L’application renvoie au livre d’une manière plus pure et permet de repousser les limites de la narration. Les possibilités d’arborescences sont infinies au risque, parfois, de détruire la pensée, la narration. Avec le numérique, on joue avec l’objet originel. On met en scène le lecteur. On prévoit la manière dont le lecteur va disposer du support. On prévoit aussi qu’on ne prévoit pas tout ! Le livre est un jeu. L’auteur joue avec le lecteur. Et, quand on joue avec l’objet, on s’en affranchit”.

Mais, le livre numérique ne s’affranchit que trop peu souvent de la page, de la narration linéaire, du livre-objet… Comment être alors complémentaire d’un objet qu’on singe ? Tout reste à inventer d’après Michel Serres dans Petite poucette: “les innovateurs de toute farine cherchent le nouveau livre électronique, alors que l’électronique ne s’est pas encore délivrée du livre, bien qu’elle implique tout autre chose que le livre, tout autre chose que le format transhistorique de la page.”

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Quand l’interactivité numérique revient vers le papier…

A côté, le livre de William Joyce et Joe Bluhm “Les fantastiques livres volants de Morris Lessmore” reste encore une exception. En effet, l’application “Imag.N.O.Tron” permet de se plonger dans la version papier du livre-application éponyme d’une manière tout à fait originale. Elle vient compléter l’ambiance statique du livre papier. Certains éléments du livre s’animent, apparaissent, prennent vie sur la tablette via un subtil jeu de scans …

Force est de constater qu’il existe peu de tentatives similaires. Le second opus des studios Moonbot – Numberlys – n’aura de version papier qu’en mai prochain, presque deux ans après la sortie de l’animation. A l’heure des objets connectés, on imagine que les mois qui viennent seront déterminants pour le futur du livre / le livre du futur. Les innovations à l’instar de Bridging Book développé par le laboratoire de recherches portugais Engagelab semblent encore cantonnées à l’état de prototype.

Ceci dit, deux publications numériques récentes sont venues enrichir la réflexion entamée avec Dominique Maes sur une possible adaptation papier de “Bleu de Toi” :
Moi, j’attends de Serge Bloch et Davide Cali (Editions Sarbacane) déroule le fil de la vie de manière poétique aussi bien au format papier que numérique. L’adaptation du court métrage – interactive – s’est affranchie de la page. Le propos est parfois dur comme peut l’être la vie. Mais, la musique de Yuka Okazaki et la voix d’André Dussolier accompagnent le récit et le rendent plus doux, nuancé.
Mon Voisin” de Marie Dorléans donne vie au bâtiment découvert au fil des pages du livre. On découvre alors une narration faussement linéaire au fur et à mesure qu’on monte les étages. A noter, la performance technologique qui fait bouger les lignes entre ePub et applications. Les Editions des Braques ont rempli leur promesse : “musique, animation, texte et illustration se répondent avec authenticité et humour”.

Les OLNIs – Objets de Lecture Non Identifiés – seront-ils un jour en passe de devenir des classiques ?

Ce sont là de très belles réalisations – parmi quelques autres – qui associent avec talent papier et numérique. Elles devraient rapidement trouver leur place dans les programmes numériques proposés par certaines bibliothèques et médiathèques innovantes. Et, c’est peut-être là que cette complémentarité entre les deux supports prendra enfin son essor.

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Nathalie Beau, du Centre national de la littérature pour la Jeunesse – La Joie par les livres (Bibliothèque Nationale de France), juge que la mise en parallèle des deux formats papier / numérique peut donner des choses très riches et valoriser les deux média. Le numérique peut apporter des idées de prolongement de créativité. Il peut prêter à des jeux, des animations et créations artistiques en tous genres en bibliothèque. Un groupe de travail couvre depuis peu les nouveautés numériques et publie des notices dans La Revue des livres pour enfants : “Il est impossible de se dégager de ce support numérique et de ce que cela apporte par rapport au livre papier lorsque les deux supports co-existent. Il est alors essentiel que les ajouts ne viennent pas dissoudre la trame narrative. Nous aimons quand les autres média viennent renforcer l’histoire à travers la musique et la narration.” (Serge Tisseron évoque à cet égard la difficulté des jeunes à penser les liens logiques et souligne régulièrement l’importance de la construction narrative ).

Le catalogue d’applications Bibapps.com, récemment mis en place par la Petite Bibliothèque Ronde de Clamart, devrait également, permettre aux professionnels de la médiation de partager leurs découvertes et expérience(s), de faire le pont entre livres papiers et numérique, de développer un programme numérique tout en valorisant leur catalogue existant.

Ces sélections de qualité permettront sûrement l’émergence de créations originales qui se délivrent et libèrent l’imagination et le plaisir de lire chez les enfants et les plus grands !! C’est à souhaiter pour l’édition numérique, les bibliothèques, les libraires et le lecteur.

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