Pourquoi Oscar Wilde nous fascine-t-il toujours ? Interview de Pascal Aquien

Que reste-t-il à découvrir sur Oscar Wilde ? Poète, dramaturge et essayiste dandy, il est avant tout un alchimiste des mots. 

Pour percer le mystère de son style, Pascal Aquien, spécialiste renommé de Wilde, publie Oscar Wilde, écrivain : Poétique de ‘The Picture of Dorian Gray’ (UGA Éditions).

Au-delà du mythe, qu’est-ce qui fait la singularité wildienne ? En disséquant la phrase, le rythme, le paradoxe et l’architecture de son unique roman, cet ouvrage explore la mécanique d’une écriture où le sens se dérobe pour laisser place au plaisir pur du texte.

Interview Pascal Aquien Livre Oscar Wilde

Une immersion fascinante dans la fabrique d’un style mythique, à découvrir dans cette interview !

Pascal Aquien, vous consacrez une grande partie de vos recherches à Oscar Wilde depuis des années. D’où vient cet attachement personnel et intellectuel pour cet auteur, et qu’est-ce qui vous fascine encore chez lui aujourd’hui ?

Adolescent, je découvris, dans une édition de poche, Le Portrait de Dorian Gray. Un monde chatoyant, déroutant et mystérieux surgissait : ma vie quotidienne était loin d’avoir ce relief !

Dix années plus tard, je retrouvai Wilde en lisant (et en m’esclaffant à chaque instant) sa comédie la plus brillante, L’Importance d’être constant. Et aussi en écoutant, ce fut une révélation, l’opéra de Richard Strauss, Salomé, issu de sa pièce.

J’ai alors lu son œuvre de A à Z et lui ai, peu à peu, consacré de nombreux travaux. Ce qui me passionne est son inventivité : romancier, poète, auteur de pièces de théâtre, de nouvelles et de contes, créateur inépuisable d’aphorismes et de paradoxes, essayiste, aucun genre littéraire ne lui est étranger.

Ce qui me fascine est la modernité de sa pensée sur le langage : ce que dit celui-ci, la plupart du temps de façon somptueuse, et ce qu’il ne dit pas et ne peut exprimer. Enfin, ce qui m’éblouit, là est sans doute l’essentiel, est son esprit, le fameux wit, l’un des plus étincelants et des plus drôles de toute la littérature de langue anglaise. Lire Wilde procure un immense plaisir !

Ce livre est une réédition profondément revue et augmentée de votre ouvrage de 2004. Qu’est-ce qui a changé dans votre regard sur la poétique de Wilde en deux décennies ? Qu’avez-vous découvert ou enrichi dans cette nouvelle version ?

Ce que j’ai enrichi est l’analyse détaillée de l’écriture et de sa dynamique. Ce que j’ai développé est, par exemple, le rapport de Wilde à la musique, et ce que j’ai découvert et mis en avant est son intérêt pour des techniques alors naissantes comme celle de la photographie. Je me suis surtout efforcé de rendre compte avec rigueur de ce qui rend reconnaissables son écriture et sa différence : ses rythmes (binaire et ternaire), leur raison d’être et leur sens, son vocabulaire parfois déconcertant et sa réflexion sur le pouvoir de l’écriture et sur celui de la lecture.

Enfin, je me suis posé une question : qu’est-ce qui fait du personnage de Dorian Gray un mythe ?
Au-delà du dandy et du mot d’esprit, en quoi l’analyse minutieuse de Dorian Gray, de son rythme, de ses aphorismes, de ses liens avec la musique et de son rapport instable au langage, révèle-t-elle la véritable mécanique d’écriture d’Oscar Wilde ?

Elle révèle que Wilde ne croit pas à l’absolu d’une vérité. Ses mots, ses traits, ses phrases et ses phrasés contestent les certitudes.

Cela est le point de départ de toute démarche critique et intellectuelle qui, par essence, conteste toute idéologie. Wilde, à bien des égards, proche conceptuellement de Nietzsche qui est son contemporain (bien qu’on ignore s’il l’a lu), est aussi un penseur du langage.

Porté par le scepticisme, il est un précurseur des analyses mises en avant par le vingtième siècle et par ses philosophes : parmi les plus grands d’entre eux, Jacques Derrida et son concept d’« indécidable ». C’est ce que j’ai tâché de démontrer dans mes analyses.

Oscar Wilde est-il encore d’actualité, et surtout comment donner aux jeunes envie de le lire ?

Il est d’actualité pour diverses raisons, notamment celles, philosophiques, évoquées ci-dessus. En 1956, Nathalie Sarraute publia

L’Ère du soupçon, titre qui résume bien la position existentielle et esthétique de notre époque, position qui était déjà celle de Wilde.

Il est d’actualité en raison de la persécution judiciaire dont il a été victime (deux ans de travaux forcés), je pense bien sûr à son homosexualité, alors hors la loi. Les jeunes générations sont sensibles à cette question et, d’une manière générale, au rejet de la différence et au scandale de l’injustice.

Pour autant il ne s’agit pas (surtout pas !) de lire Wilde pour cette seule raison : nul artiste ne peut être réduit à et expliqué par sa vie privée, ce serait une absurdité. Il faut le lire si l’on aime l’intelligence qui pétille et invente inlassablement. Mieux encore, il faut le lire si l’on aime rire et si l’on juge le rire indispensable au bonheur !

Pascal Aquien

À ce propos, que pensez-vous de la représentation de Dorian Gray en super héros dans le film La Ligue des gentlemen extraordinaires ?

L’idée de s’emparer de Dorian Gray (et d’autres héros de fiction : Allan Quatermain, Jekyll & Hyde, le capitaine Nemo, Tom Sawyer, etc.) est astucieuse.

Ce film, issu d’une bande dessinée, est lui-même une BD en mouvement. Certes ce Dorian cinématographique n’est qu’un cousin éloigné de la créature de Wilde.

Cela dit, reprendre le personnage, stricto sensu extraordinaire, atteste sa pérennité et la manière dont il continue à parler à l’imaginaire collectif.

Dorian Gray, au même titre que Salomé, Faust ou Don Juan, est devenu un mythe littéraire et chacun est, heureusement, libre de se l’approprier et de le vêtir d’habits neufs.

Pensez-vous que votre ouvrage peut aider certains auteurs en mal d’inspiration à mieux construire leur propre chemin narratif ?

Je pense que les écrivains n’ont besoin ni de directeurs ni d’indications techniques : ils créent leur propre langage et leurs propres formes.

C’est le sens de la phrase célèbre de Proust, « les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ». Ce que j’espère, modestement, est que mon ouvrage, qui s’intéresse à l’écriture en mouvement, contribuera à nourrir la recherche wildienne, souvent plus concernée par la thématique, la critique historique, les études de genre etc., qui n’en sont pas moins fécondes et fondamentales, que par ce que j’appellerai la pâte du langage.

Ce livre, en ouvrant des pistes, propose une démarche analytique et interprétative, il peut en ce sens intéresser des chercheurs confirmés, mais aussi des étudiants de tous niveaux, quel que soit leur objet littéraire, au-delà même du roman de Wilde.

Si vous ne deviez retenir qu’un seul passage ou une seule formule de The Picture of Dorian Gray qui résume à elle seule la “griffe” stylistique d’Oscar Wilde, laquelle serait-ce ?

Voici une phrase, parmi mille autres : « Le chemin des paradoxes est celui de la vérité. Pour mettre la réalité à l’épreuve, il faut la voir sur la corde raide. C’est lorsque les vérités se transforment en funambules que nous pouvons les juger. »

Cela dit, Wilde, que j’ai à l’évidence envie de suivre, eût peut-être objecté dans un éclat de rire, et eût ainsi commenté : « Quand on est de mon avis, j’ai toujours le sentiment d’avoir tort ! ».
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